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24 janvier 2017

L’écrivain algérien Rachid Boudjedra déchaîne la Toile en revendiquant son athéisme

L'écrivain algérien Rachid Boudjedra

Le célèbre écrivain algérien Rachid Boudjedra, auteur de "L’escargot entêté", a clamé haut et fort son athéisme sur le plateau d’une télévision populaire algérienne. Un aveu qui a enflammé la Toile et les conservateurs de son pays.

Rachid Boudjedra a fait son coming out laïc. Invité le 3 juin sur le plateau de l’émission "Mahkama" (Tribunal), sur Echourrouk TV, une chaîne de télévision privée algérienne conservatrice, l’écrivain algérien francophone a avoué, face caméra, ne croire ni en Allah ni en Mahomet.
"Au nom de ma mère, je jure de dire la vérité, toute la vérité. Je ne crois pas en Dieu, ni en la religion musulmane, je ne crois pas en Mahomet comme prophète (…) ", énonce-t-il de but en blanc, avant de qualifier Mahomet de "révolutionnaire". "Si je devais choisir une religion, ce serait le bouddhisme pour son pacifisme", ajoute-t-il avec aplomb face à la présentatrice. Il affirme ensuite que de nombreux autres Algériens "sont athées, mais n'osent pas l'afficher par peur de l'opprobre de la société", ajoutant qu’il "préfère être un athée sincère qu’un musulman hypocrite".
Ces propos  pourraient lui coûter cher. L'islam est religion d'État en Algérie et la loi prévoit une peine d'emprisonnement de trois ans à cinq ans contre "quiconque offense le prophète, et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l'islam".

Héraut de la liberté ou mal incarné

En faisant de tels aveux - en arabe dialectal et sur une chaîne populaire en Algérie - l’auteur de "L’escargot entêté" s’est surtout livré à la vindicte populaire. Le prédicateur salafiste Abdelfattah Hamadache, qui avait déjà émis une fatwa contre l'écrivain algérien Kamel Daoud, a aussitôt demandé que Rachid Boudjedra ne soit pas enterré avec les autres musulmans.
Sur les réseaux sociaux, ses propos ont eu un effet retentissant et dès la diffusion de la bande annonce de l’émission, la Toile s’est emballée. Insultes et menaces se sont multipliées sur Facebook et Twitter et autres forums en ligne. "Tu ne m’évoques que colère. Tu es le visage du diable", s’insurge en arabe un internaute offensé dans un commentaire posté sous la vidéo Youtube de l’émission. "Pourquoi on ne tue pas ce sanglier athée ?", menace un autre. 
Pour autant, l'ancien consultant du ministère des Affaires religieuses Adda Fellahi pense que l'écrivain est libre, et que ses propos relèvent de sa liberté de conscience et d'expression garanties par la loi algérienne et la Constitution. De nombreux défenseurs de la liberté d’expression et de la laïcité ont également pris la défense de leur héraut, saluant le courage de celui qui est le premier à prendre une telle position sur une chaîne de télévision.
"Au nom de tous les athées, en Algérie ou ailleurs, je salue ta bravoure et ta clairvoyance face à ces imposteurs du ciel qui ont perdu toute raison tout en croyant avoir raison !", écrit un certain Kacem Madani sur un forum du journal algérien "de débats et d’idées", " Le Matin". Sur Twitter, les supporters de Rachid Boudjedra sont légions. 
D'ou vient Rachid #Boudjedra ? l'homme qui ne croit pas au dieu!!!! Quand la liberté d'expression franchit toutes les limites....
— feriel (@feryalo) 3 Juin 2015
Rachid Boudjedra, écrivain,communiste, proclame son athéisme,en arabe, à la TV algérienne. BRA-VO ! #courage #laïcité http://t.co/mIG4VhnnlI
— Mehdi Ouraoui (@mehdiouraoui) 4 Juin 2015

Une génération d’intellectuels émancipés

Critique virulent des islamistes, Rachid Boujedra n’a jamais caché ses convictions. En 2006, il affichait déjà clairement ses prises de positions. "Je suis athée et communiste (...). Je ne suis pas contre l’islam. J’ai été élevé dans une famille musulmane. La violence intégriste a encore accentué mes convictions. Avant, j’écrivais un roman tous les trois ans, le terrorisme m’a poussé à écrire un roman chaque année, une autre manière de lutter contre ces criminels", avait-il déclaré lors d'une conférence-débat à Bouzguen.
À l'instar de nombreux intellectuels, ce militant nationaliste qui a participé à la guerre d'indépendance de son pays, a subi menaces et pressions de la part des islamistes lors de la décennie noire de guerre civile, dans les années 1990. De nombreuses personnalités algériennes, comme l’écrivain Kateb Yacine, décédé en 1989, ou le chanteur Matoub Lounès, assassiné en 1995, avaient, à l’époque, affiché ouvertement leur athéisme. Mais cela c’était avant, avant la force de frappe des réseaux sociaux et l'islamisation progressive de l'Algérie.

Sarah Leduc

France 24, 5 juin 2015

Nota de Jean Corcos :

Certains de me lecteurs seront sans doutes étonnés de me voir reprendre un article publié il y a déjà un an et demi. Mais il ne s'agit pas à proprement parler d'actualité, mais d'une information hélas toujours récurrente et insuffisamment reprise par nos médias : non, la liberté de conscience n'existe toujours pas à une heure d'avion de la France ; non, la "démocratie formelle" acceptée depuis plusieurs années au Maghreb et qui permet le pluripartisme, des journaux à peu près libres et des débats publics, n'intègre toujours pas ce qui reste un tabou en terre d'Islam : ici l'athéisme, en Tunisie et au Maroc l'homosexualité qui reste un délit comme l'ont rappelé des affaires récentes. Encore un sujet à évoquer dans une future émission !
 

22 janvier 2017

Une Histoire des Kurdes : Hamit Bozarslan sera mon invité le 29 janvier

Les Kurdes, un peuple entre quatre Etats

Nous allons avoir une émission originale dimanche prochain, puisque je l'ai intitulée : "Une histoire des Kurdes". Originale parce que nous évoquerons bien sûr l'actualité de ce peuple, qui n'est toujours pas indépendant et que la guerre contre l'Etat Islamique a mis sous les projecteurs des médias. Mais nous parlerons surtout d'Histoire, afin d'essayer de comprendre, ensemble, pourquoi cette population, dispersée au sein de plusieurs Empires puis Etats contemporains, n'est toujours pas libre. L'idée de cette émission m'est venue en lisant un très riche dossier, "Les Kurdes, mille ans sans Etat", publié par la revue "L'Histoire" il y a deux mois. Et j'aurai le plaisir d'avoir comme invité Monsieur Hamit Bozarslan. Hamit Bozarslan est Docteur en Histoire, directeur d'études à l'EHESS, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Ses thèmes de recherche sont divers, Histoire de la Turquie contemporaine, question kurde, minorités du Moyen-Orient, et sociologie de la violence dans cette région qui est moins apaisée que jamais. Et, dans un entretien publié dans ce numéro spécial et intitulé "Cent ans de combats nationalistes", il a donné une synthèse qui m'a beaucoup appris

Parmi les questions que je poserai à Hamit Bozarslan :

-      Quels sont les éléments spécifiques de l'identité kurde ? Ce n'est pas la religion, car ils sont en majorité musulmans, sunnites chaféites, mais il y a aussi des chrétiens ou des yézidis qui sont de même ethnie ; ils parlent non pas une, mais principalement deux langues différentes, et qui s'apparentent plutôt au persan.
-        A l'origine, Ces populations étaient-elles nomades comme les bédouins, ou sédentaires ? Comment se fait-il qu'ils n'aient pas été culturellement arabisés ? Et ont-ils vécu séparés, ou en mixité avec d'autres communautés ?
-        Toute personne ayant un minimum de culture historique connait le nom de Saladin, héros du monde arabe car c'est lui qui a repris Jérusalem aux Croisés. Or, c'était un kurde, cela peu de gens le savent et il a joué aussi un rôle politique en fondant un Empire au Proche-Orient. Quelle a été l'histoire de ce héros mythique et de la dynastie qu'il a fondée ?
-        Pour quelles raisons le projet d'Etat kurde, prévu par le traité de Sèvres en 1920 au moment où l'Empire ottoman fut dépecé, fut abandonné ensuite par les grandes puissances ?
-        Les Kurdes d'Iran sont beaucoup moins médiatisés que ceux d'Irak ou de Turquie, pourtant ils ont eu là-bas un éphémère Etat au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Ils ont vécu une effroyable répression au lendemain de la Révolution Islamique. Sont-ils définitivement matés par le pouvoir ?
-        Pourquoi, concernant Israël, les positions radicalement différentes des Kurdes du PKK en Turquie, et de ceux d'Irak ?
-       Les Kurdes de Syrie ont combattu en première ligne l'Etat Islamique, mais ils risquent eux aussi d'être abandonnés par toutes les puissances extérieures - Etats-Unis, Russie - au nom de la "real politique" : ne sont-ils pas les plus menacés ? Et une unité de tous les Kurdistans n'est-elle pas totalement chimérique ?

Nous avons déjà parlé des Kurdes dans mon émission, mais c'est la première fois que nous parlerons de leur Histoire, si mal connue : soyez nombreux à l'écoute !

J.C

 

20 janvier 2017

Jean-Léon Gerôme, un peintre "sioniste" ?

Le Mur des Lamentations, toile de Jean-Léon Gerôme

Une toile sur la Toile
- janvier 2017 

Jean-Léon Gérôme est un peintre orientaliste français que j'apprécie beaucoup : pour preuve, en cliquant sur son nom en libellé ci-dessous, vous verrez que j'ai déjà publié cinq articles de ma série "Une toile sur la Toile" avec des reproductions de ses œuvres.
Mais j'avoue que je publie, cette fois-ci, cette peinture là pour des raisons autres que picturales : ayant vécu au 19è siècle, excellent chroniqueur de la mode orientaliste de cette période, Gérôme nous aura laissé, par exemple, des évocations de la campagne de Napoléon Bonaparte en Égypte, ou des vues de paysages de ce dernier pays. Il devait aussi passer par ce qu'on appelait à l'époque la "Terre Sainte" ; cela lui inspira quelques tableaux, dont celui-ci, une vue du Mur des Lamentations ou Kotel, avec quelques personnages en prière à proximité.
Pourquoi donc mon choix ? Et bien, les votes récents à l'ONU et à l'UNESCO viennent de nous laisser un goût amer : négation des liens historiques du peuple juif avec sa terre d'origine, présentation de Jérusalem Est et de la Judée-Samarie comme des territoires étrangers à son histoire et sans aucune connexion avec lui ... trop, c'est trop. Même si, et je ne m'en cache pas, je n'ai pas de sympathie pour l'équipe actuellement au pouvoir en Israël, même si je pense toujours nécessaire pour la survie même du pays une séparation entre Israéliens et Palestiniens, ces mensonges outranciers sont insupportables. Or que nous dit ce tableau ? Que depuis des siècles et des siècles, et cela était parfaitement connu en Europe, les Juifs avaient aussi ce lieu saint où ils venaient prier. "Mur des Lamentations", donc, connu comme tel et pas "Place Al Bouraq" comme l'UNESCO a eu le culot de l'appeler.
Merci donc à Jean-Léon Gérôme, "peintre sioniste" !
J.C 

17 janvier 2017

Les coptes d’Egypte, cibles des islamistes

L'intérieur de la Cathédrale copte du Caire, après l'attentat du 11 décembre

Editorial du « Monde »

Une fois de plus, la violence islamiste a visé la minorité copte d’Egypte. Malgré l’absence de revendication, il ne fait pas de doute que l’ignoble attentat commis à l’intérieur de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul du Caire, dimanche 11 décembre, est le fait d’un des nombreux groupuscules djihadistes en guerre contre l’Etat égyptien depuis le coup d’Etat militaire de 2013, qui avait vu le président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, renversé par son ministre de la défense, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, devenu depuis président à son tour.

Mais si les régimes se succèdent, les chrétiens d’Egypte n’échappent pas à leur condition de boucs émissaires et de cibles de substitution dans le combat mortifère que se livrent, depuis plusieurs décennies, l’appareil d’Etat et les franges les plus violentes de la mouvance islamiste sur les rives du Nil. C’était le cas à la fin des années 1970, lors de la vague de violence qui culmina avec la mort d’Anouar El-Sadate. Ce fut à nouveau le cas tout au long des années 1990, durant lesquelles, faute de pouvoir renverser Hosni Moubarak, les djihadistes s’en prirent aux coptes et aux touristes. C’est encore le cas dans les années 2010, depuis l’attentat de la messe du Nouvel An 2011 à Alexandrie (21 morts).

Trois jours de deuil national

Bien qu’elle s’inscrive dans une longue liste, l’attaque de dimanche se distingue par plusieurs aspects : elle a été commise à l’intérieur même d’une église à l’heure de la messe dominicale ; le lieu de culte visé jouxte la cathédrale Saint-Marc, le Vatican des coptes d’Egypte ; enfin, son bilan est le plus lourd dans la série d’attentats antichrétiens à ce jour. Pour la première fois également, le chef de l’Etat égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi, a décrété trois jours de deuil national, ce que son prédécesseur, Hosni Moubarak, s’était bien gardé de faire au lendemain du carnage d’Alexandrie, le 1er janvier 2011. Le geste est suffisamment important pour être salué.
Mais cela ne changera pas la donne. Car les coptes ne sont pas seulement la cible d’extrémistes qui veulent déstabiliser le pouvoir en le forçant à prendre la défense de la minorité chrétienne, pour mieux le délégitimer auprès de la majorité musulmane, ils sont les victimes d’une discrimination quasi institutionnalisée, les privant des plus hautes fonctions dans l’armée, la justice, la police, bref toutes les fonctions régaliennes, voire même l’université. Le pouvoir, même anti-islamiste, les considère comme des « protégés » et non comme des citoyens égaux en droits.

L’une des plus anciennes communautés chrétiennes

La réforme récente de la loi sur les constructions d’église n’a fait qu’alléger à la marge la procédure d’autorisation, qui n’a jamais été appliquée aux mosquées. Autant que les attentats, ces brimades et ce déni du droit sont à l’origine d’un drame silencieux, moins spectaculaire que l’attentat de dimanche, mais bien plus grave pour l’avenir de l’une des plus anciennes communautés chrétiennes du monde : l’émigration en masse vers l’Europe, l’Amérique du Nord ou l’Australie.
Pour venir à bout de décennies de préjugés qu’il a lui-même encouragés, le pouvoir égyptien doit s’atteler à traiter les chrétiens, comme tous leurs compatriotes musulmans d’ailleurs, en citoyens et non en sujets. Seule une société forte sera à même de combattre l’extrémisme en Egypte. Pour cette raison, le projet de loi récent mettant l’ensemble des ONG sous la tutelle de l’Etat ne va pas dans le bon sens.

Le Monde, 12 décembre 2016